Jeudi 21 Septembre 2017

La fronde des auteurs pris en otage par Amazon

Quand Amazon renégocie ses contrats avec les éditeurs, il veut montrer qu’il est en position de force. Alors il augmente les prix de leurs ouvrages et rallonge leurs délais de disponibilité. Autant de pressions qui révèlent une éthique plus que douteuse… et ont réveillé la fronde d’auteurs ainsi pris en otage.

La fronde des auteurs pris en otage par Amazon

La prise en otage des auteurs : une « arme » de négociation commerciale

Michael Sullivan, auteur américain, a constaté en mars dernier que la disponibilité de son livre sur Amazon US était brusquement passée de 48 heures à 2 ou 3 semaines. Sans qu’aucune raison logistique ne semble l’expliquer. Maria Heller, auteur d’un guide à succès sur la perte de poids, a connu la même mésaventure. Et le prix de son ouvrage a dans la foulée été augmenté de… 60% (de 12 à 20$). De quoi décourager les acheteurs, réorientés d’ailleurs, grâce aux suggestions d’Amazon, vers d’autres produits, aux remises plus importantes, acheminés plus rapidement… et publiés ailleurs.

Car Maria Heller et Michael Sullivan ont pour point commun d’être édités par Hachette Book Group, la branche américaine de la maison d’édition Hachette. Or, comme l’explique l’article du New York Times qui a révélé le premier l’affaire (1), Amazon voudrait renégocier ses taux de remise à la hausse. Ce qui, apparemment, lui donne le droit, pour des raisons purement commerciales donc, d’utiliser tous les moyens à sa disposition pour promouvoir, ou couler, tel ouvrage plutôt qu’un autre (2). Une violente intrusion d’un distributeur dans le monde culturel pour le moins dérangeante, surtout quand le distributeur en question détient, aux Etats-Unis, plus de 30% de parts de marché dans la vente de livres.

Et Amazon est plutôt coutumier de ce type de pressions exercées sur les acteurs culturels : en 2012, 5000 ouvrages publiés par un groupement d’éditeurs indépendants avaient été supprimés du Kindle Store faute d’accord sur les tarifs. Deux ans auparavant, Amazon avait, tout simplement, retiré le bouton « acheter » sur les ouvrages du géant de l’édition américain, MacMillan. Radical.

Avec de telles méthodes, des dizaines d’auteurs et des milliers d’ouvrages se retrouvent pris au piège dans une guerre commerciale menée par un chasseur (de remises) redoutable… Drôle de façon de valoriser les auteurs, et le livre, dont Amazon est pourtant l’un des distributeurs les plus importants – à défaut d’en être le défenseur. Alors, les auteurs, scandalisés, se révoltent.

La révolte des auteurs

Face à ce nouveau scandale, beaucoup ont pris la plume, ou le clavier, pour dire tout le mal qu’ils pensaient de ce genre de pratiques émanant d’une entreprise qui s’autoproclame « librairie »… mais joue plutôt au maître du monde. Sherman Alexie, auteur et poète renommé, juge qu’Amazon, en contrôlant l’accès aux livres, agit comme un système totalitaire. « Comme tout régime répressif, Amazon souhaite contrôler totalement votre accès aux livres », a-t-il tweeté. Charles Stross, auteur britannique, s’indigne de cet abus manifeste de position dominante : « Je pense que la situation de quasi-monopole d’Amazon est une violation des lois antitrust, qui démontre que la réglementation US en ma matière ne fonctionne pas », écrit-il. Pour Scott Turow, Amazon agit comme s’il était en situation de monopole, certain de sa toute-puissance (3). Le « Mon Dieu, que je hais Amazon » de Dave Cullen ou le « C’est le Mal » de Mary Doria Russel sur Twitter donnent encore le ton de ce qu’il se dit aujourd’hui dans les milieux culturels. Car tous les auteurs s’inquiètent du fait que ce sont eux, et les lecteurs, qui pâtissent de ces pratiques. Et qu’une entreprise, marchande, loin d’être un acteur du monde culturel, puisse jouer avec l’avenir de la filière, à force de vouloir la faire plier sous ses exigences et ses décisions. Au risque, à terme, de la tuer. Dans un article publié sur Facebook, James Patterson, inquiet, écrit ainsi : « Je pense qu’il est primordial que quelqu’un se dresse aujourd’hui et prennent en charge de manière responsable l’avenir de la littérature américaine, compte tenu de la place qu’elle occupe dans notre culture » (4).

Une résistance qui se structure

L’AAR (« Association of Authors Representatives »), qui représente des milliers d’auteurs aux Etats-Unis, a même jugé nécessaire d’écrire à Amazon pour faire connaître très officiellement son avis sur ses méthodes « commerciales ». Gail Hochman, le président de l’AAR, n’y mâche pas ses mots : il s’agit là d’une prise d’otage injustifiable. « Nous estimons qu’il s’agit là de procédés analogues à ceux utilisés lors d’une prise d’otages, dans le but d’extorquer, des concessions ; c’est juste inadmissible », indique le courrier (5). La Guilde des auteurs, le syndicat des auteurs américains, a quant à elle annoncé avoir reçu une quinzaine de plaintes d’auteurs de Hachette à l’encontre d’Amazon dans cette affaire. A eux seuls, ils représentent déjà 150 livres touchés (6).

La révolte des auteurs finira-t-elle par être entendue chez Amazon ? Le géant du e-commerce entendra-t-il enfin que vendre des livres, c’est aussi avoir une responsabilité culturelle ? On peut en douter. Car, pour le moment, si Hachette a indiqué travailler « pour parvenir à un accord et encourager Amazon à offrir les livres d’Hachette dans des délais normaux » (7), la firme de Jeff Bezos est de son côté restée silencieuse sur ses agissements. Et n’y a rien changé, malgré ces révélations.

(1) http://www.nytimes.com/2014/05/09/technology/hachette-says-amazon-is-delaying-delivery-of-some-books.html?_r=3

(2) Voir l’exemple de l’ouvrage de Maria Heller, qui est passé du top 300 des ventes sur Amazon… au top 3000 ! http://www.arretsurimages.net/breves/2014-05-14/Amazon-USA-manips-contre-Hachette-NY-Times-id17420

(3) Voir ses déclarations dans l’article du Washington Post : http://www.washingtonpost.com/business/economy/amazon-said-to-play-hardball-in-book-contract-talks-with-publishing-house-hachette/2014/05/16/cdd40854-dc62-11e3-8009-71de85b9c527_story.html

(4) https://www.facebook.com/notes/james-patterson/please-take-a-moment-to-read-this/745751215464869

(5) Voir l’intégralité de la lettre ici : http://www.publishersweekly.com/pw/by-topic/industry-news/bookselling/article/62290-aar-calls-out-amazon-in-hachette-dispute.html

(6) http://www.arretsurimages.net/breves/2014-05-14/Amazon-USA-manips-contre-Hachette-NY-Times-id17420

(7) http://www.lesechos.fr/entreprises-secteurs/medias/actu/0203490689319-hachette-et-amazon-en-guerre-ouverte-670400.php?xtor=RSS-2011


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