Faux castings de mannequins : comment recruteurs, photos dénudées et IA s'entremêlent

Faux castings de mannequins : comment recruteurs, photos dénudées et IA s'entremêlent

Deux affaires d'usurpation d'identité d'agences de mannequins ont conduit à des demandes de photos et de vidéos intimes adressées à de jeunes femmes, selon une enquête de franceinfo. Dans la première, Eloa, 17 ans, a été menacée de fausses images d'elle nue fabriquées par intelligence artificielle. Dans la seconde, une voix générée par IA a trompé des mannequins professionnelles.

Eloa n'a jamais travaillé comme mannequin, mais elle a récemment publié sur ses réseaux sociaux ses premiers "polas", ces photos simples qui permettent de présenter son visage et sa silhouette aux agences. Elle espère se faire repérer.

Début septembre 2026, un courriel arrive dans sa boîte de réception. Une femme s'y présente comme travaillant pour Square Model Agency, une agence suisse, et lui propose de la rejoindre. Eloa vérifie l'entreprise, qui possède un site internet et des comptes très suivis sur les réseaux sociaux. Elle ignore alors que son interlocutrice n'a aucun lien avec cette agence.

Dès les premiers messages, on lui demande si elle accepterait de poser en lingerie ou pour du "nu artistique". Elle refuse. Ses interlocuteurs assurent respecter son choix, et un contrat envoyé quelques jours plus tard mentionne explicitement ces limites.

Un recruteur, des menaces et une vidéo

Un homme se présentant comme recruteur de l'agence prend ensuite contact avec la jeune femme. Lors d'un appel, il lui demande de se filmer nue. Eloa, qui avait indiqué être mineure et demandé si une autorisation parentale était nécessaire, affirme qu'on lui a répondu que non, au motif qu'elle aurait 18 ans dans moins de six mois.

Elle tente alors de démissionner, mais sa demande est refusée. Ses interlocuteurs affirment qu'elle n'a pas rempli ses obligations, la menacent de poursuites liées au contrat, puis expliquent pouvoir utiliser les photos déjà envoyées pour fabriquer, grâce à l'intelligence artificielle, de fausses images la représentant nue ou en lingerie. Ce qui l'effraie le plus, raconte-t-elle, c'est que sa famille puisse tomber sur ces images.

Eloa décide de rendre l'affaire publique en publiant une vidéo sur TikTok, qui sera vue plus d'un million de fois. Le lendemain, Alexandre Leveau, directeur de Square Model Agency, la contacte et lui indique que les personnes avec lesquelles elle échangeait ne travaillent pas pour l'agence. Eloa porte plainte quelques jours plus tard, et franceinfo a pu consulter son procès-verbal. Selon Alexandre Leveau, l'agence a également déposé plainte après plusieurs signalements, et une trentaine d'autres jeunes femmes auraient été approchées selon le même mode opératoire. L'agence affirme qu'aucune d'entre elles n'était mannequin professionnelle au moment des faits.

Une voix générée par IA

La seconde affaire vise Whats Else Agency, agence parisienne dirigée par Maud Muller Vitu. À l'été 2026, celle-ci découvre que son identité est utilisée à son insu pour contacter plusieurs de ses modèles, à partir d'un faux compte reprenant sa photo de profil. Les échanges commencent sur Instagram, puis se poursuivent sur WhatsApp, où l'usurpateur affirme avoir changé de numéro. Il envoie aussi des messages vocaux avec une voix féminine générée par intelligence artificielle, présentée comme celle de la dirigeante.

Dans l'un de ces messages, la voix demande : "Pour les vidéos, n'hésite pas à être sexy, à être sensuelle, à bien montrer ton corps, ta poitrine, tes fesses." Le client présenté est une célèbre marque de lingerie, et la somme promise pour une journée de shooting atteint 5 000 euros. Selon Maud Muller Vitu, les propositions étaient suffisamment crédibles pour obtenir des photos et vidéos de plus en plus intimes.

Selon elle, l'usurpation a duré plusieurs semaines. Une trentaine de mannequins de l'agence auraient été approchées, et près de la moitié d'entre elles auraient envoyé des images intimes. Une adolescente de 16 ans figurait parmi les personnes ciblées. Sa mère aurait rapidement compris qu'il s'agissait d'une usurpation, et aucune photo dénudée n'a été envoyée. Maud Muller Vitu décrit l'impact moral sur ces femmes : "Elles se demandent où vont ces photos ensuite, comment elles vont être transformées." Whats Else Agency a déposé plainte à Paris.

Une information judiciaire ouverte

Selon une source judiciaire citée par franceinfo, le mis en cause a été interpellé le 13 octobre 2026 sur le ressort de Tarascon, dans les Bouches-du-Rhône. Une information judiciaire a été ouverte à son encontre le 15 octobre, notamment pour viol aggravé, sollicitation d'un mineur par un majeur en vue de la diffusion d'une image à caractère pornographique, détention d'image pornographique de mineur et usurpation du nom d'un tiers. Ces qualifications portent sur l'ensemble des faits reprochés et ne signifient pas que chacun concerne le cas d'Eloa. Le mis en cause a été placé en détention provisoire, et les investigations se poursuivent pour identifier d'éventuelles autres victimes.

Les agences contactées conseillent de ne jamais se fier uniquement à un courriel, à un numéro de téléphone ou à un message vocal, et de retrouver les coordonnées officielles de l'agence sur son site pour la contacter directement. Eloa dit avoir tiré une leçon simple : "Il faut vérifier systématiquement l'adresse mail utilisée." Elle souhaite que sa prise de parole "puisse faire du bruit pour éviter que d'autres jeunes filles, ou même des femmes ou des hommes, tombent à nouveau dans ce piège".

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